(dernière mise à jour : 24 avril 2015)
Rhytine ou serpent-de-mer ?
Jusqu'à présent, nous n'avons pu nous mettre sous la dent que des rapports vagues ou de deuxième main. Le premier rapport détaillé nous vient du célèbre explorateur britannique James Cook, lors de son passage à Unalaska aux Aléoutiennes, en octobre 1778 :
"Nous vîmes quelquefois un animal, avec une tête comme celle d'un phoque, qui soufflait à la manière des baleines. Il était plus grand qu'un phoque, et sa couleur était blanche, avec quelques taches sombres. Probablement était-ce la vache de mer, ou manati."
Le grand navigateur faisait à l'évidence erreur sur l'identification de l'animal, puisque la rhytine était noire. Il s'agissait beaucoup plus vraisemblablement d'un cétacé (puisqu'il "soufflait à la manière des baleines"), peut-être un bélouga (Delphinapterus leucas), à la couleur blanche caractéristique ou un narval femelle (Monodon monoceros).
Le témoignage suivant que nous étudierons a été versé au dossier par plusieurs auteurs, à commencer par Bernard Heuvelmans dans son livre qui fait autorité sur Le Grand Serpent-de-Mer (1965, réédité en 1975). De 1815 à 1818, le grand explorateur russe Otto von Kotzebue effectua un voyage autour du monde à bord du Rurik, et il avait croisé jusqu'au détroit de Béring, à la recherche d'une voie maritime au nord du continent américain. A Unalaska, une des îles Aléoutiennes, il fit la connaissance d'un M. Kriukof, agent de l'American Company, résidant dans l'île depuis 1795, qui lui décrivit sa rencontre avec un monstre marin :
"La description par M. Kriukof d'un animal marin qui le poursuivit à l'île Bering, où il était allé dans le but de chasser, est très remarquable : plusieurs Aléoutes affirment avoir souvent vu cet animal. Il a la forme d'un serpent rouge, et il est monstrueusement long ; la tête a une certaine ressemblance avec celle d'un lion de mer, et deux grands yeux disproportionnés lui donnent une apparence effrayante. "Ce fut une chance, dit Kriukof, que nous fussions si près de la côte, sans quoi le monstre nous aurait englouti ; il allongea la tête très haut au-dessus de l'eau, chercha une proie, et disparut ; bientôt la tête réapparut, considérablement plus près ; nous ramâmes de toutes nos forces, et nous fûmes contents d'atteindre le rivage avant le serpent. Les lions de mer étaient si terrifiés à sa vue, que certains sautèrent à l'eau et que d'autres se cachèrent à terre. La mer rejette souvent sur la côte des morceaux de chair qui, à leur avis, proviennent de ce serpent, qu'aucun animal, pas même un corbeau, ne mangera ; certains aléoutes, qui en ont goûté une fois, en sont morts aussitôt. Si l'on a vraiment vu un serpent de mer au large de l'Amérique du Nord, il doit appartenir à ce genre redoutable."
A quel serpent rouge faisait allusion Kotzebue ? Comme le fait remarquer Bernard Heuvelmans (1965), en Amérique du Nord, les serpents ne dépassent pas le 52° parallèle, mais il s'agit peut-être d'une espèce de Storeria, au ventre rouge, qui vit jusqu'au nord du Canada. En ce qui concerne l'agressivité prêtée au monstre par M. Kriukof, peut-être est-elle exagérée : qu'il se soit approché de l'embarcation, ne signifie pas nécessairement qu'il en ait voulu à ses occupants, mais dénote tout au plus une certaine curiosité. Quant à la toxicité de sa chair, rien ne prouve que les quartiers de viande échoués provenaient de cet animal, et de toute manière la consommation de viande avariée n'est pas sans danger...
Bernard Heuvelmans a émis, dans son ouvrage sur le Serpent-de-Mer (1965), l'hypothèse qu'il s'agissait d'une observation tardive de la rhytine :"Certes les yeux n'ont rien de "disproportionné", mais, privés de paupières, ils auraient pu inspirer la peur. Le Sirénien gigantesque avait coutume de dresser parfois la tête au-dessus de l'eau, et, nullement farouche, il ressemblait à l'écorce d'un chêne, et pouvait faire penser à l'épiderme écailleux d'un reptile. Enfin, la Rhytine était à ce point bouffie de graisse que sa peau présentait un grand nombre de replis lui encerclant le corps d'un bout à l'autre, en sorte qu'elle devait par moments laisser dépasser à fleurs d'eau comme une série de bosses. Des gens peu versés en anatomie y avaient peut-être vu comme des anneaux d'un serpent...
"Si l'observation de Kriukof ne permet pas d'établir la présence d'un Serpent-de-mer dans les eaux glacées du nord du Pacifique, elle est peut-être le dernier témoignage circonstancié qui nous soit parvenu sur l'existence de la Rhytine de Steller à l'île de Bering."En dépit de l'admiration que j'ai toujours éprouvée pour mon maître et ami Bernard Heuvelmans, je suis en désaccord total avec son explication. Tout d'abord, la rhytine avait une couleur noire (Steller la comparait à celle du jambon fumé), impossible à confondre avec la couleur rouge du monstre de Kriukof. Ensuite, comme le note Heuvelmans lui-même (1965), on ne peut en aucun cas qualifier les yeux de la vache de mer de "disproportionnés", puisque Steller écrivait à leur sujet :
"Ils sont très petits en proportion d'un corps aussi énorme, n'étant pas plus grands qu'un œil de mouton."
La tête du monstre a été comparée pour sa part à celle d'un lion de mer, ce qui interdit, encore une fois, toute identification avec la rhytine : rien de commun en effet entre le museau pointu de ces pinnipèdes et le mufle si particulier des siréniens. Il faut également insister sur la qualification de serpent : même avec ses dix mètres, la rhytine n'était pas serpentiforme, et il lui aurait été impossible de se dresser "très haut au-dessus de l'eau". Enfin, on doit relever le comportement des lions de mer, fuyant cette créature dans un sauve-qui-peut désordonné : voilà qui évoque davantage la crainte d'un redoutable prédateur, alors que la rhytine n'est qu'un placide herbivore. Par contre, on ne peut manquer d'être frappé par la ressemblance de cet animal avec le "singe marin" observé par Steller : couleur rouge, grands yeux, tête d'otarie ou de chien, attitude "en périscope", etc. Suivant en cela l'hypothèse émise par Roy Mackal dans son livre Searching for hidden animals (1980), je suis enclin à penser qu'il s'agit là, comme dans le cas de l'animal observé en 1965 par Miles Smeeton, d'un pinnipède encore inconnu, sans doute plus ou moins apparenté au "Cheval Marin", un des types de Serpent-de-Mer défini par Heuvelmans (1965).
Pourtant, dans ses "Remarques et Commentaires" sur l'expédition Kotzebue, le naturaliste et poète français Adelbert de Chamisso, auteur de ce merveilleux roman fantastique qu'est L'homme qui a perdu son ombre, et exilé en Prusse depuis la Révolution française, écrivait :
"A Unalaska, nous n'avons entendu que de vagues histoires qui semblaient se rapporter au Manatus borealis."
Manatus borealis est un des multiples noms scientifiques, tombés en synonymie, dont on a affublé la rhytine de Steller. Mais s'agit-il de la même histoire que celle rapportée par Kotzebue ? A mon avis, ce n'est sûrement pas le cas, car il n'y a rien de commun entre d'une part le témoignage circonstancié de M. Kriukof à l'île Bering sur un serpent-de-mer agressif et rougeâtre, que Kotzebue ne songe pas un seul instant à rapprocher de la rhytine, mais qu'au contraire il identifie au Serpent-de-Mer de la Nouvelle-Angleterre, qui défrayait alors la chronique ; et d'autre part, de " vagues histoires " sur la rhytine entendues à Unalaska, même si Kriukof vivait dans cette île. Se pourrait-il donc que des vaches de mer aient survécu jusque vers 1820, non plus à l'île de Bering, mais bien plus à l'est, dans les Aléoutiennes ? On le voit, dès le début du dix-neuvième siècle, des naturalistes éminents posaient le problème de l'extension géographique de la vache de mer, en relation avec sa survivance possible, aussi bien Pallas que Tilesius ou Chamisso, à la suite de Steller lui-même.