(dernière mise à jour : 15 mai 2015) 

Dernières nouvelles de la rhytine

    En 1977, Vladimir Malioukovitch, du musée ethnographique régional du Kamtchatka à Pétropavlovsk, publia un article sur la rhytine dans un journal local de la jeunesse communiste, Kamtchatsky Komsomolets, en y évoquant des rapports encore plus récents. En particulier, Ivan Nikiforovitch Tchétchouline, projectionniste de cinéma de la brigade d'animation culturelle de Karaga, racontait qu'il travaillait au cours de l'été 1976 dans une pêcherie de saumons de la baie d'Anapka :

    "Un jour, après une forte tempête, nous avons vu sur la bande de marée montante une bête jamais vue : peau sombre, queue dédoublée comme chez une baleine ; comme extrémités antérieures, elle avait des nageoires. Sous la peau se laissaient deviner quelques côtes rondes. On s'est approché, on l'a touchée, et on s'est étonné : une tête d'une forme inhabituelle, la bouche allongée. Aucun d'entre nous n'avait jamais vu un tel animal."

    Malioukovitch suggéra qu'il s'agissait d'un pinnipède tel qu'un nerpa (veau marin), ou un lakhtak (phoque barbu), ou un sivoutch (phoque de Steller). Mais Tchétchouline s'offensa qu'on puisse avancer une telle idée, car lui et ses compagnons étaient allé des centaines de fois à la chasse, et connaissaient parfaitement la graisse de nerpa, considéré par les autochtones de la côte comme le meilleur assaisonnement pour la ioukola (saumon séché). Malioukovitch lui montra alors un dessin représentant la rhytine de Steller :

"Exactement la même chose, dit I. N. Tchétchouline en examinant un dessin. Et la queue, et les nageoires antérieures, et la tête… Eh quoi ? Il n'en reste plus, maintenant ? s'étonna-t-il."

    Malioukovitch lui confirma ce point, mais il rapportait qu'en 1966, avait été créé un musée régional à l'école d'Oust-Pakhatchina, où l'on avait rassemblé des pièces ethnographiques et paléontologiques :

    "Les savants du TINRO étaient intéressés par deux pièces de l'école : c'était des os de bêtes marines. Plus tard, les résultats de l'étude furent publiés par eux dans le journal Kamtchatskaya Pravda, dans lequel les savants faisaient remarquer que l'un des os se trouvait être un os de vache de mer, morte il y avait seulement 10 ans."

    Je dois avouer que je ne suis pas parvenu à corroborer l'information précédente, qui doit reposer sur une erreur : si réellement les savants soviétiques avaient mis la main sur des ossements de rhytine aussi récents, ils l'auraient publié dans une note scientifique qui n'aurait pas manqué de faire grand bruit, plus encore que l'article de Priroda de 1963.
    En ce qui concerne le témoignage de l'opérateur cinématographique, je le trouve par contre tout à fait digne de foi, et il semble effectivement se rapporter à la vache de mer. Delphine Halley, qui a la première mentionné ce témoignage en 1978, dans son livre sur les mammifères du nord-Pacifique et dans son article pour Natural History, a interrogé plusieurs scientifiques sur le problème de la survivance de la rhytine, dont les remarques ne manquent pas d'intérêt :

    "Edward Mitchell, chercheur en biologie du Canadian Department of Fisheries, a suggéré que l'animal inconnu était peut-être un éléphant de mer septentrional (Mirounga angustirostris). Ce grand pinnipède, dont l'habitat s'étend usuel s'étend de Baja California au nord de la Colombie britannique, collerait avec la description : grande taille, couleur sombre, museau proéminent. Les deux parties de sa queue, si elles sont accolées, peuvent ressembler à une queue fourchue. L'éléphant de mer septentrional a tendance à errer à des milliers de kilomètres de ses centres normaux d'abondance. On l'a vu à l'île du prince de Galles, en Alaska ; à l'île Midway, au milieu du Pacifique ; à l'île Ugamak dans les Aléoutiennes, un endroit pas très éloigné des pâturages antérieurs de la vache de mer dans la mer de Béring."

    L'hypothèse de Mitchell pourrait être envisagée pour une observation furtive en mer. Or, il s'agit là de l'observation à loisir d'un cadavre échoué sur la côte. Je doute donc que le Soviétique ait pu confondre une vraie queue de baleine et deux pattes postérieures palmées de pinnipède, dont on a vu qu'il les connaissait très bien. La mention d'un "museau proéminent", qui évoque bien sûr pour Mitchell la "trompe" (en fait un sac vocal) auquel l'éléphant de mer doit son nom, repose en fait sur une erreur de traduction : il s'agit en réalité d'une bouche allongée.
    Mitchell fait toutefois remarquer que la région concernée n'a pas fait l'objet d'un inventaire faunistique suffisamment exhaustif pour être catégorique, et il suggère d'explorer la région de manière systématique en bateau :

"Alors qu'une absence d'observation ne peut pas résoudre la question, dit-il, une observation confirmée ou une capture le ferait certainement."

    En ce qui concerne la nécessité d'effectuer une surveillance zoologique approfondie de la région, je ne peux qu'approuver les recommandations de Mitchell, que confortent les remarques de Wladimir Malioukovitch (lesquelles constituent un démenti catégorique des assertions de V. G. Heptner) :

    "Le Kamtchatka, du point de vue biologique et géographique, est encore insuffisamment étudié. Chez nous on peut trouver des centaines d'endroits où l'homme se trouve rarement, mais où pourraient habiter tranquillement des animaux marins, parmi lesquels la vache de mer. Ce sont des lagunes tièdes, des baies, des embouchures, des fleuves, des lacs, ayant sortie sur la mer."

 

    Au total, il semble possible que la rhytine de Steller (Hydrodamalis gigas) ait survécu aux îles du Commandant jusque vers 1840. Les rapports sur des vaches de mer signalées ailleurs semblent de deux ordres :

  • le long du Kamtchatka, il est possible que la même espèce ait survécu très tardivement, comme semblent l'attester les observations d'Ivan Skripkine et de Berzine, Tikhomirov et Troïnine, rapportées dans Priroda en 1962 et 1963, et les rapports encore plus récents signalés par Malioukovitch.
  • aux Aléoutiennes, la persistance de la rhytine est attestée par des ossements datés de moins de 1000 ans, et par des rapports plus ou moins circonstanciés (notamment recueillis par Lucien Turner).

    Il est à noter que des rapports ont été rassemblés sur l'existence de "sirènes" dans les mers boréales et adjacentes, jusqu'à la Scandinavie et les îles britanniques. Relater et analyser tous ces rapports décuplerait presque la longueur du présent article. Je ne mentionnerai donc ici que le plus septentrional de tous, concernant deux marins de l'expédition de Henry Hudson (qui cherchait une route maritime dans les mers polaires de la Russie d'Asie), qui observèrent le 15 juin 1608 une créature mi-femme, mi-poisson, au large des côtes de la Nouvelle-Zemble (océan Arctique) :

    "Du nombril jusqu'en haut, son dos et ses seins étaient comme ceux d'une femme […] ; son corps était aussi gros qu'un de nous ; sa peau très blanche ; et elle avait une longue chevelure tombant par derrière, et de couleur noire. Vers l'arrière, ils virent sa queue qui était comme la queue d'un marsouin, et mouchetée comme un maquereau."

    Si certains de ces rapports sont très mythifiés, et conformes au mythe universel de la sirène (la femme-poisson), d'autres fourmillent de détails anatomiques très significatifs, depuis l'épaisseur de la couche de graisse sous-cutanée, jusqu'à la présence de plaques masticatoires (au lieu de dents) semblables à celles de la rhytine, signalées par Otho Fabricius sur un spécimen du Groenland.
    Peut-être même que la prétendue chevelure n'est que la vision mythique d'un sirénien en train de brouter des algues qui lui recouvrent la tête et le dos.

    Quoi qu'il en soit, les rapports en provenance du nord du Pacifique semblent montrer que l'hypothèse de la survivance de la rhytine après la date fatidique de 1768 est loin d'être déraisonnable.

 

 

Remerciements

    L'auteur tient à remercier Bernard Heuvelmans (Centre de Cryptozoologie, Le Vésinet, France) pour ses conseils, ainsi que René Laurenceau (Saint-Etienne) pour ses traductions de documents russes.

 

Liste chronologique des observations :
date
lieu
témoins
identification
1772 ? île Bering Pitr Vassilijef Burdukovskij rhytine
octobre 1778 Unalaska, Aléoutiennes James Cook narval femelle ?
1780 ? Attu un vieil Aléoute, cité par Turner rhytine

avant août 1817

Unalaska, Aléoutiennes M. Krioukof, cité par Kotzebue

pinnipède inconnu ?

avant août 1817

Unalaska, Aléoutiennes des Aléoutes, cités par Chamisso rhytine
1846 ? île Bering Mertchénine et Stepnoff femelle narval
vers 1911-1913 cap Tchaplino un Russe, cité par Sverdrup rhytine ?
novembre 1934 Henry Island, B. C., Canada (échouage, photo) requin pèlerin
avant 1936 île St Lawrence des Aléoutes, cités par Geist rhytine ?
1937 Sunset Beach, 35 km de Vancouver, B.C., Canada Charles Timeus éléphant de mer ?
mai 1950 Kake, Alaska Henry Katasse ??
avant 1956 non loin des îles du Commandant Ivan Skripkine rhytine ?
juillet 1962 cap Navarine équipage du Bourane rhytine ?
été 1976 baie d'Anapka (nord Kamtchatka) Ivan Nikiforovitch Tchétchouline rhytine ?
août 1976 cap Lopatka Y. V. Koev rhytine ?
avant 1984 Ilpyrski (nord Kamtchatka) Ilia Voskoboïnikov rhytine ?
1995 sud-est de l'Alaska Erich Hoyt baleine grise juvénile
été 2006 Long Beach, état de Washington un skipper, cité par Ron Malast éléphant de mer ?
août 1999 Knight Inlet, B.C., Canada Marie Hutchinson ??
décembre 2009 Deep Bay, B.C., Canada Bonaventure Thorburn ??
14 septembre 2010 entre Willipa Bay et Long Beach, état de Washington Chuck Crosby éléphant de mer ?
       
       
       

 


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