(dernière mise à jour : 25 mai 2001) 

Du Canada à la Californie

    En 1926, l'océanographe et météorologiste norvégien Harald Ulrik Sverdrup, qui fut notamment le conseiller scientifique de Roald Amundsen, le vainqueur du pôle sud, publiait un récit de ses expéditions dans les mers arctiques, intitulé Tre aar i isen med Maud (trois ans parmi les glaces à bord du Maud) :

    "[...] Près du cap Béring un Tchouktche m'a raconté qu'il y a quelques années il avait vu un jour un assez gros cétacé qui, à en juger d'après sa description, ne pouvait être qu'un cachalot (kaskelot). En fait la seule sorte de gros cétacé qu'on rencontre là-bas en grandes quantités est la baleine " bowhead " (baleine du Groenland, Balaena mysticetus). A ce propos, il faudrait rappeler qu'un Russe nous a parlé d'un spécimen de vache de mer (Rhytina), présumée éteinte dès les environs de 1770 et au plus tard, dans les années 1850, qui avait été entraînée par le courant 8 ou 10 ans auparavant vers Indian Point (= cap Tchaplino)."

    Les renseignements précédents ayant été recueillis près du cap Bering en 1921, l'événement aurait donc eu lieu vers 1911-1913. Le cap Tchapline ou cape Chaplino, comme il est aujourd'hui appelé, est situé par 64° de latitude nord, et c'est en fait le témoignage le plus septentrional qu'on ait jamais enregistré à propos de la vache de mer. Il est souvent pris par les glaces, et c'est la raison pour laquelle le mammalogiste soviétique V. G. Heptner jettera le discrédit sur de rapport en 1965, dans un article pour le mensuel Priroda (la nature). "Un Russe ?" fera-t-il remarquer. Quel Russe ? Et comment pouvait-il savoir que l'animal échoué était une vache de mer, puisqu'elle était tenue pour éteinte depuis 150 ans ? Sverdrup n'ayant hélas pas donné de précisions à ce sujet, on doit effectivement rester circonspect sur ce rapport.

    Une dizaine d'années plus tard, c'est à l'occasion des fouilles sur le site archéologique de Kukulik à l'île Saint-Laurent (St. Lawrence Island), que l'archéologue, explorateur et naturaliste Otto William Geist, que les Eskimo surnommaient Aghvook ("baleine"), recueillit une curieuse tradition, que rapporta le naturaliste Olaus Johan Murie dans ses commentaires sur les mammifères de l'île, publiés en annexe des résultats de l'expédition Geist (1936) :

"Un très grand animal, que les Eskimo appellent le "vrai morse", sans défenses et, comme ils disent, qui n'est pas un gros phoque, était tué occasionnellement au cours de leurs chasses dans le passé. Je me suis souvent demandé si cet animal pourrait avoir été la vache de mer de Steller."

    Murie alla même jusqu'à lister cet animal dans la liste des mammifères de l'île :

    "Famille Trichechidae, lamantins
   
"Rhytina gigas, vache de mer de Steller.
    "M. Geist rapporte que les Eskimo "parlent d'un "vrai morse" obtenu dans des temps anciens, sans défenses." Cela indiquerait la vache de mer de Steller et c'est une information très intéressante. Cependant, aucun ossement n'a été obtenu jusqu'ici. Cette tradition eskimo peut, bien sûr, être originaire d'une autre localité, mais elle mérite toutefois une attention spéciale dans les travaux futurs sur l'île."

    Comme on va le voir, ces remarques étaient extraordinairement judicieuses, et allaient témoigner d'une étonnante prescience...

    En 1937, changement de décor : au cours d'un séjour en Colombie britannique (Canada), Mrs. Charles Timeus, de Wilmar (Californie), eut l'occasion d'observer un étrange animal, comme elle en fit le récit dans une lettre au naturaliste américano-écossais Ivan T. Sanderson. Ce dernier, pionnier de la recherche cryptozoologique, venait en effet de publier en 1945 un article sur le problème du Grand-Serpent-de-Mer dans le Saturday Evening Post, qui lui avait valu le courrier de Mrs. Timeus en date du 9 mars 1947 :

    "Rentrant d'une partie de pêche au crépuscule vers la plage de Sunset Beach, à 35 kilomètres au nord de Vancouver, nous avons vu un énorme Mammifère ou Monstre à moins de 8 mètres de notre bateau. Il avait une grosse tête qui ressemblait à celle d'un cochon à long groin sauf qu'elle était beaucoup plus large du museau ; il avait deux grandes palettes natatoires et un corps énorme. Nous l'avons observé pendant de nombreuses minutes : il n'avait pas l'aire de s'alarmer mais resta sur place jusqu'à ce que nous fussions sur le rivage. Nous avons regardé dans le dictionnaire et la seule chose ressemblante que nous ayons trouvée était le Lamantin. [...]"

    Le lamantin (Trichechus), on le sait, est un sirénien que l'on ne trouve pas dans le Pacifique, mais uniquement dans les fleuves et le long des côtes atlantiques des régions tropicales de l'Afrique et de l'Amérique. Quant au dugong, il ne fréquente que les régions tropicales du Pacifique ouest, sûrement pas les régions froides du Pacifique oriental. En fait de " lamantin " au large de Vancouver, on pense irrésistiblement à la rhytine ; pourtant, même s'il existe une continuité territoriale ou insulaire entre la Sibérie et la Colombie britannique, les deux régions concernées sont séparées par près de 5000 kilomètres !
    Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que l'on évoquait la présence de la rhytine dans ces parages. En décembre 1934, une énorme carcasse en putréfaction, de près de 9 m de long, s'étant échouée à l'île Henry (Colombie britannique), les conservateurs du musée de Victoria estimèrent que ce pouvait être une rhytine. Hélas pour eux, un de leurs collègues de la station biologique gouvernementale de Nanaimo, le docteur Clemens, identifia cette charogne comme provenant d'un requin pèlerin (Cetorhinus maximus) : la forme du crâne, la position de l'orbite, la forme des vertèbres (cylindriques), ne laissent aucun doute.
    Mais que penser de l'observation de Mrs. Timeus deux ans plus tard ? Bernard Heuvelmans, qui a cité cette observation dans le monumental ouvrage qu'il a consacré au Serpent-de-Mer en 1965, s'est demandé s'il ne s'agissait pas tout simplement d'un éléphant de mer (Mirounga angustirostris), dont la "trompe" (plus exactement le sac vocal) peut donner l'impression d'un groin. C'est bien possible, mais nous devons nous rappeler que Tilesius, le naturaliste de l'expédition Krusenstern, avait déjà rapporté que les voyageurs revenant de Californie disaient y avoir vu des vaches de mer. La Californie, c'est-à-dire encore plus au sud que la Colombie britannique ! Evidemment, la côte californienne est justement le territoire habituel de l'éléphant de mer septentrional, alors que sa présence au nord de Vancouver est rarissime.
    On serait donc tenté de rapporter l'observation de Mrs. Timeus et la citation de Tilesius à des éléphants de mer, mais dans les années 60, un fait nouveau est venu s'ajouter au dossier. En août 1960, en effet, un fragment postérieur d'un crâne de mammifère fut ramené dans les filets d'un bateau de pêche au large de Monterey (Californie). Un échantillon de ce crâne, conservé depuis dans les collections de la Smithsonian Institution à Washington, fit l'objet d'une datation par la fameuse méthode au carbone 14 : il date donc de 16 990 (plus ou moins 1100) avant J.C., soit un âge d'une vingtaine de milliers d'années.
    En 1967, Robert E. Jones, zoologiste à l'université de Californie à Davis, publia une brève note scientifique sur ce spécimen : il le compara à des crânes d'éléphants de mer (Mirounga), d'otarie de Californie (Zalophus), de lion de mer (Eumetopias), de morse (Odobenus), de lamantin de Floride (Trichechus), de dugong (Dugong), enfin de siréniens disparus (Halianassa, Desmotylus, et finalement Hydrodamalis, la rhytine) -- et c'est bien d'un crâne de vache de mer qu'il s'agissait.
    Voilà qui démontre une extension passée considérable de la vache de mer. L'observation faite par Mrs. Timeus, les rumeurs rapportées par Tilesius, doivent donc être regardées sous un jour nouveau : se peut-il que la population californienne (et canadienne) ait survécu si tard ? En tout cas, l'hypothèse n'est pas aussi téméraire qu'on pourrait le croire : 20 000 ans, c'est hier à l'échelle géologique ; le cœlacanthe (Latimeria chalumnae) appartient à un groupe de poissons, l'ordre des crossoptérygiens, que l'on croyait éteint depuis 65 millions d'années, jusqu'à ce qu'on en pêche un exemplaire en 1938 -- pas un seul fossile durant cette énorme période, alors qu'est-ce que 20 000 ans en comparaison.

    D'ailleurs, en 1958, un chercheur soviétique, V. I. Grékov, avait publié un remarquable article sur l'extension passée de l'aire de répartion de la rhytine, dans les Nouvelles de l'Académie des Sciences de l'URSS (série géographie il est vrai), qui a échappé à tous les cryptozoologues en dépit de son aspect capital pour leur propos.
Inutile de reprendre ici tous les rapports cités par Grékov : nous les avons déjà passés en revue, et j'ai même pu en ajouter d'autres. Il faut tout ce même citer, à propos de la présence de la rhytine aux îles Blijnié, les "informations tirées des conversations du marchand Fédor Afanassiévitch Koulkov, de Volodga, sur les îles appelées Aléoutes" (1764). Il s'agit d'un voyage effectué aux îles Blijnié de 1759 à 1762, à bord du bateau Zacharie et Elisabeth, dont l'un des propriétaires était précisément F. A. Koulkov, lequel affirmait à propos de ces îles :

"Les baleines y sont rares, mais plus rares encore les vaches de mer, que les pêcheurs appellent vaches du Commandant, parce que le plus souvent elles se trouvent près de l'île Bering ou du Commandant."

    Voilà qui semblerait démontrer que des vaches de mer fréquentaient ces îles vers 1760, fût-ce rarement.
    En 1762, un autre marchand russe du nom de Nikita Chalaourov fit un voyage sur le bateau Foi, Espérance et Charité, depuis l'embouchure de la Kolyma jusqu'au cap Chelagski. Dans son rapport du 23 septembre 1762, repris dans un compte-rendu du chef du bagne d'Anadyr au gouverneur de la Sibérie, F. I. Soimonov, il écrit :

    "Les chaos de glace rarement soudés se soudèrent brutalement, et le bateau fut prisonnier jusqu'au 23 [août 1762] ; auparavant nous avions navigué jusqu'au cap Chalaginsk, où l'on avait vu des vaches de mer, et sur les rives du chou de mer. [...] Mais au retour du cap Chelaginsk jusqu'à l'embouchure de la Kovyma [Kolyma], il y a très peu de glaces, pratiquement pas, on ne voit que la mer, et elle est pleine de baleines et de veaux marins, et par moments de grands esturgeons, des morses et rarement des vaches de mer. "

    Il est inconcevable que Chalaourov ait pu confondre la rhytine avec quelque autre animal marin. En effet, en 1748-1749, il fut obligé d'hiverner à l'île de Bering, son bateau, le Perkoun et Zanat, étant tombé en panne près de cette île. A cette époque, les vaches de mer y étaient encore nombreuses : selon S. Tchérépanov, qui hiverna en 1759-1760 sur cette île, les pêcheurs ne tuèrent pour leur nourriture que des vaches de mer ; il est donc absolument certain que Chalaourov connaissait parfaitement la rhytine de Steller pour l'avoir sans doute chassée lui-même.
    Il est peu probable que l'erreur vienne du pichtchik accompagnant l'expédition, le géodésiste F. Vertliougov, à qui Chalaourov a pu demander de rédiger le compte-rendu de voyage, ou même à F. Plénisner qui l'a recopié : en effet, le terme de "bête de mer" au lieu de "vache de mer" ne peut être pris en considération ici, vu le contexte.

    De cette extension passée de l'aire de répartition de la vache de mer, nous possédons du reste aujourd'hui des preuves paléontologiques indiscutables :

  • il y a d'abord le fragment de crâne découvert en 1960 au large de la Californie, daté d'une vingtaine de milliers d'années, dont j'ai parlé plus haut.
  • en 1970, Tokio Shikama et Daryl P. Domning ont décrit une côte d'Hydrodamalis de l'île de Honshu, au Japon, datée du pléistocène récent, c'est-à-dire quelques dizaines de milliers d'années.
  • en 1971, Hall a signalé la découverte d'une côte de rhytine dans un site Eskimo du seizième siècle, au confluent de la rivière Noatak et du ruisseau Kangiguksuk, au nord-ouest de l'Alaska. Bien sûr, cette côte pouvait venir de fort loin, les Eskimos effectuant de vastes trajets dans les solitudes boréales.
  • d'autres ossements fossiles d'Hydrodamalis ont encore été découverts in situ en 1969 à Amtchitka (Aléoutiennes). L. M. Gard Jr., G. E. Lewis et F. C. Whitmore ont publié une étude sur cette découverte en 1972, et en particulier sur l'âge de ces restes, déterminé par les méthodes de datation au thorium 230 et au palladium 231 : il est de 135 000 ans (plus ou moins 12 000 ans).

 

Témoignages de baleiniers russes

    Le témoignage suivant a curieusement été oublié par la majorité des auteurs, y compris par les cryptozoologues, alors qu'il semble bien se rapporter à notre protégée, et va dans le sens d'une survivance très récente. Il a été rapporté par le docteur S. K. Kloumov, océanographe soviétique, dans la revue scientifique Priroda (la nature) en 1962, dans un article sur l'existence possible de grands animaux encore inconnus aussi bien sur terre que dans les mers :

    "Au cours des années 1951-1956, j'ai eu l'occasion de travailler dans la région nord-ouest du Pacifique, étudiant les baleines. J'ai séjourné dans les stations côtières de la chasse à la baleine, situées sur les îles Kouriles, je sortais en mer sur des navires baleiniers, et j'ai pris part à la chasse aux baleines ; j'ai rencontré de nombreux chasseurs de baleines, des hommes expérimentés. Et voilà qu'une fois, comme nous observions du bord du baleinier un assez gros requin nageant le long du bateau, et montrant hors de l'eau une haute nageoire, le harponneur Ivan Skripkine me dit :
    "-- Alors, vous êtes un savant, eh ? Expliquez-moi, je vous prie, quelle est cette "bête" que nous observons presque chaque année, depuis plusieurs années, non loin des îles du Commandant ? Cet animal apparaît presque toujours au même endroit, et nous l'observons à la même époque : habituellement dans la première moitié de juillet. L'endroit n'est pas loin de l'île Bering, à quelque 50 Km au sud-est, dans l'Océan Pacifique. Oui, quand nous chassons les baleines, là-bas, chaque année nous le rencontrons une ou deux fois. Bien sûr, ce n'est pas une baleine. Nous connaissons les baleines, et par l'aspect, et par la couleur, et par les nageoires, et par le souffle. Cet animal ne fait pas de jet d'eau, et il ne sort pas sa tête de l'eau, tenez comme ce requin, il ne montre que la partie supérieure de son dos. Le dos est large, grand, lisse, sans aucune nageoire, et de couleur noire. Ce dos sort, passe dans une vague, et replonge. Mais une "crèpe" énorme reste sur l'eau. Seuls de gros cachalots laissent une telle "crèpe" (*) . Pas une seule fois nous n'avons pu nous approcher assez près de cette bête pour la tirer. Et pourtant nous avions bien envie de lui donner sa "ration" de canon lance-harpons, pour voir ce que c'était que cette chose-là ! Mais voilà, on n'y est pas arrivé. Ca n'a rien donné. Nous nous sommes beaucoup interrogés, nous en avons discuté entre nous. Mais personne n'a pu trouver une explication raisonnable. Peut-être un gros poisson ? Il avait dix bons mètres. C'est que j'ai l'œil exercé, je ne me trompe pas. Enfin, voilà pour vous une énigme de la nature !"

    Il existe fort peu de cétacés dépourvus de nageoire dorsale, et ils ne répondent pas aux autres caractéristiques observées : la femelle du narval (Monodon monoceros) est de couleur claire, comme on l'a vu ; le bélouga (Delphinapterus leucas) est blanc, et il vit dans l'Atlantique nord. Et de toute façon, ils sont loin d'approcher les 10 mètres de long. Le seul cétacé qui atteigne cette longueur (et approche même les 20 mètres), qui soit noir et qui ne possède pas d'aileron dorsal, est le cachalot (Physeter macrocephalus). Mais un harponneur aurait reconnu cet animal au premier coup d'œil (les baleiniers soviétiques en décimaient suffisamment chaque année !), ne serait-ce qu'à son souffle caractéristique : or, l'animal observé par Ivan Skripkine ne "faisait pas de jet d'eau", il devait donc respirer comme le font les siréniens.
    A moins que ce ne fût un très grand poisson inconnu : certaines espèces de requins avoisinent ou dépassent les 10 mètres, mais elles se caractérisent toutes par un aileron dorsal qui frappe le regard (et l'imagination). N'importe comment que l'on retourne le problème, il faudrait supposer l'existence d'un gros animal marin encore inconnu de la science. Il me semble tout de même beaucoup plus raisonnable de rapprocher l'animal observé par le harponneur soviétique de la rhytine, dont il a en effet nombre de traits : la taille, la couleur, l'absence de souffle... et la localisation de l'observation.

    En 1963, la rhytine de Steller refit surface, si j'ose dire, dans la même revue Priroda, lorsque pas moins de trois scientifiques soviétiques, A. A. Berzine, E. A. Tikhomirov et V. I. Troïnine, revinrent à la charge. Alors que le docteur Kloumov avait rapporté le témoignage d'Ivan Skripkine sans un mot de commentaire - son seul propos était de montrer que les océans (mais aussi les continents !) recèlent encore bien des mystères zoologiques -- ses trois collègues furent bien plus téméraires, annonçant la couleur dans le titre : "la vache de mer de Steller a-t-elle disparu ?". Ils se faisaient en effet l'écho d'une nouvelle sensationnelle, suivant laquelle un troupeau entier avait été observé :

    "En juillet 1962, au cours d'une expédition pour l'étude des cétacés, le navire baleinier Bourane [tempête] se trouvait dans la région du cap Navarine. Un matin de très bonne heure, le navire se trouvant au voisinage de la côte, plusieurs observateurs aperçurent, à 80 ou 100 mètres du navire, un groupe de très gros animaux d'un aspect inhabituel (environ six de ces animaux). Le lendemain, alors que le navire était revenu dans ces mêmes parages, on aperçut encore un animal semblable.
    "Cette région est constituée d'un haut-fond avec une petite lagune où aboutit une rivière. Dans la lagune, les choux de mer et autres algues poussent en abondance. En hiver, à l'exception d'une étroite bande côtière, cette région n'est pas recouverte par les glaces.
    "De l'avis unanime des observateurs, pour la plupart chasseurs et baleiniers en Extrême-Orient depuis de longues années, les animaux rencontrés ne rappellent aucun des cétacés ni des pinnipèdes.
    "Voici la description des l'aspect extérieur de ces animaux : la peau est foncée, la tête relativement petite, avec une transition brusque vers le corps, la lèvre supérieure séparée en deux et débordant sur la lèvre inférieure (il est toutefois possible que cette impression ait été dûe aux moustaches (vibrissae) épaisses) ; la queue de l'animal étonna les observateurs par la frange effilée dont elle est pourvue. Les animaux nageaient lentement, plongeant périodiquement pour un temps très court, puis ressortant de l'eau d'une façon prononcée. Le groupe formait un troupeau compact d'animaux, d'âges probablement différents, de 6 à 8 mètres de long, nageant dans la même direction par rapport à la côte."

    Comme l'ont souligné les trois savants, aucun mammifère connu ne correspond aux caractéristiques énumérées : la longueur permet d'exclure tous les pinnipèdes locaux (phoques, morses, otaries...), qui ne dépassent pas les 4 mètres de long ; et la lèvre fendue comme la transition entre la tête et le corps permettent d'exclure tous les cétacés connus (en tout cas actuels : parmi les archéocètes fossiles, certains possédaient un cou délié).
    En revanche, la ressemblance de ces animaux avec la rhytine, telle que nous pouvons l'imaginer d'après les écrits de Steller, est frappante. Et le biotope est identique : Steller avait déjà signalé que " ces animaux aiment les endroits peu profonds et sablonneux le long des côtes, mais ils aiment particulièrement vivre autour des estuaires des rivières et des ruisseaux ".
    Les trois scientifiques soviétiques, après avoir rappelé les recherches historiques de Grékov (1958) sur un extension passée beaucoup plus grande de la rhytine, ont très justement fait remarquer que l'extinction de la population fréquentant les îles du Commandant était le fait de chasseurs d'otaries à fourrure. Mais dans d'autres régions où ceux-ci n'étaient pas actifs, il est possible que des vaches de mer aient survécu en paix :

"Il est permis de supposer que la vache de mer aurait pu subsister là si les conditions écologiques adéquates étaient réunies, mais on ne possède pas de renseignements à ce sujet."

C'est là en effet un point capital : si l'on parvenait à dresser une carte précise des lieux susceptibles de convenir à la vache de mer, on augmenterait à coup sûr les chances d'observation.
Qu'un si gros animal puisse passer inaperçu n'étonne pas outre mesure les trois auteurs, qui rappellent fort à propos qu'en 1958 (5 ans auparavant) on avait décrit une nouvelle espèce de marsouin du golfe du Mexique (Phocaena simus), et pour le nord du Pacifique une nouvelle espèce de baleine à bec (Mesoplodon ginkgodens) d'une longueur de 5 mètres environ !

"Des renseignements sur la rencontre d'animaux dont la description rappelle la vache de Steller arrivaient périodiquement ces derniers temps à l'Institut de Recherches Scientifiques de Pisciculture et d'Océanographie du Pacifique [abréviation en russe : TINRO] de la part de pêcheurs et d'habitants des îles Kouriles du Nord, de la côte est du Kamtchatka et du Tchoukotka, mais on n'y attachait pas suffisamment d'importance. Cependant, en tenant compte des observations du baleinier Bourane, ces communications méritent une plus grande attention."

    Et dans leur conclusion, Berzine, Tikhomirov et Troïnine faisaient le vœu qu'une expédition explore méthodiquement la côte orientale du Kamtchatka : hélas, ce souhait en resta là...

 

Critiques acerbes

    ... car en 1965, un mammalogiste soviétique par ailleurs excellent, V. G. Heptner, s'en prit violemment à ses trois collègues, et plus généralement à la cryptozoologie et à son fondateur Bernard Heuvelmans, toujours dans les pages de Priroda. Il allait d'ailleurs le refaire en 1967 dans son ouvrage sur les mammifères de l'Union Soviétique, écrit en collaboration avec N. P. Naoumov.
    Il faudrait presque citer en entier l'article de Priroda, car c'est un modèle du genre, qui synthétise à peu près tous les lieux communs anti-cryptozoologiques. Tout d'abord, Heptner prétend démontrer que la vache de mer n'a jamais existé ailleurs qu'aux îles du Commandant :

    "Invraisemblables et visiblement fondées sur une erreur des auteurs ou des copistes et introduites par V. I. Grékov, sont les déclarations de Chalaourov sur l'observation de vaches de mer en 1762 près du cap Chelagsi et entre le cap et Kolyma. Ce sont de véritables côtes glaciales de la mer de Sibérie orientale avec [...] une calotte de glace dense. La vache de mer ne pouvait absolument pas vivre là. Ainsi il faut accepter ce que savaient Steller, Krachenninikov, Baer, Ditmar, Middendorf, Stejneger et tous les autres, à savoir précisément que cette espèce n'existait pas près des côtes asiatiques et que seulement la mer apportait parfois des cadavres vers les côtes du Kamtchatka. Et encore cela se passait tant que des vaches de mer vivaient sur les îles du Commandant, c'est-à-dire au dix-huitième siècle.
    "En ce qui concerne le littoral de l'Amérique, et notamment les îles Aléoutiennes, où on pouvait le plus vraisemblablement s'attendre à voir des vaches de mer, il n'y a aucun renseignement défini non plus.
    "Les renseignements apportés par V. I. Grékov d'après les données d'archives sur le fait que dans les îles Blijnié "les baleines y sont rares, mais plus rares encore les vaches de mer", parlent également non pas de vie permanente, mais bien sûr d'apports de cadavres.
    "En conclusion, il faut souligner que ni dans les recensements les plus récents de la faune de l'Alaska et des îles Aléoutiennes (par exemple Muri 1959), ni en général dans la littérature américaine, il n'y a de données sur une découverte de vache de Steller ou de restes près des rives du continent américain ou sur les îles.Aléoutiennes. Il n'y a pas non plus de matériaux paléontologiques sur cette espèce."

    Je n'aurai pas l'outrecuidance de citer ici la découverte de restes fossiles jusqu'en Californie, faite en 1960, et publiée seulement en 1967. Tout de même, on pouvait déjà supposer en 1965 une aire de répartition bien plus grande que ces deux seules îles. Outre les nombreux rapports que nous avons déjà évoqués, il y a une côte de rhytine découverte à Attu, et mentionnée par Brandt. Et puis surtout, les autres espèces de siréniens étant tropicales, y compris les espèces fossiles, on peut supposer qu'il en a été de même pour les ancêtres de la rhytine et qu'elle a progressivement conquis les régions boréales.
Redonnons la parole à Heptner, poursuivant son réquisitoire contre ses collègues :

    "Les trois auteurs nommés, comme d'ailleurs habituellement en cas de pareille "découverte", tirent argument des faibles possibilités d'étude des lieux dont ils parlent. Ils considèrent qu'un animal peut rester plus de 200 ans sans être observé. Ces arguments sont inacceptables. Ils peuvent peut-être avoir encore une importance seulement pour certains étrangers, qui au mot de "Sibérie" et à plus forte raison de "Sibérie du nord-est", continuent à se représenter un désert de glace inexploré. En réalité, le nord-est de la Sibérie, depuis déjà longtemps, et notamment à l'époque soviétique, est suffisamment étudié, de nombreux explorateurs l'ont visité, il y a même là-bas des stations scientifiques. La constitution de la faune des mammifères et les principaux traits de sa répartition sont bien connus et depuis déjà longtemps il n'y a ici aucune surprise pour nous. Nous avons des renseignements complets même sur toutes les îles de la mer de Bering, et les bêtes marines qui la peuplent sont également bien connues des zoologues."

    Alors là, tous les poncifs que l'on ressert chaque fois contre la cryptozoologie sont rassemblés ici : pour copier Heptner, "ces arguments sont inacceptables". Tout d'abord, c'est un fait qu'une espèce peut passer inaperçue de la science pendant des décennies, et du reste cela s'est produit maintes fois. Ainsi, en 1967, on a découvert -- ou plus exactement redécouvert -- en Australie un petit mammifère marsupial (Antechinus apicalis), qu'on croyait éteint depuis 83 ans. En 1977, c'est un oiseau du Pérou, la pénélope à ailes blanches (Penelope albipennis), supposée éteinte depuis un siècle, qui fut à son tour redécouverte par une équipe d'ornithologistes de l'université de Louisiane ; détail très significatif, elle était toujours connue des populations indigènes, alors que des équipes scientifiques l'avaient vainement cherchée dans les années 50 et 60.
    On objectera que ces redécouvertes ont été enregistrées après 1965, et que Heptner ne pouvait évidemment pas les soupçonner ; il pouvait cependant être au fait d'un précédent encore plus spectaculaire : le record de la pénélope à ailes blanches avait en effet déjà été pulvérisé dans le cas d'un autre oiseau, le pétrel des Bermudes ou cahow (Pterodroma cahow), redécouvert en 1951, environ 330 ans après son "extinction" présumée ! Et un mammifère marin devenu rare doit être plus difficile à observer, quelle que soit sa taille, qu'un oiseau volant dans le ciel.
    Et que dire du cas du cœlacanthe, le poisson présumé fossile, resté incognito jusqu'en 1938 (et même 1952 pour le deuxième spécimen), bien que familier des pêcheurs comoréens.
    Il est d'ailleurs inexact de prétendre qu'il n'y a eu aucune observation de vache de mer entre 1768 et 1962, sauf à rejeter tous les rapports précédents, ce que Heptner fait avec une certaine désinvolture. Prétendre enfin que le nord-est soviétique est parfaitement connu au point de vue de la zoologie marine est une affirmation gratuite qui relève de la méthode Coué : je dis et répète que tous les océans sont encore fort mal connus sur ce plan, et que les découvertes zoologiques les plus folles y sont encore possibles. J'en ai donné un bon exemple avec mon dossier du poulpe colossal, mais je me contenterai de rappeler ici les découvertes assez récentes et incontestées de deux grands animaux marins dans la région concernée, à savoir le nord du Pacifique : Mesoplodon gingkodens (1958), un cétacé de 5 m de long, et Megachasma pelagios (découvert en 1976 mais décrit seulement en 1983), un requin de 4,50 m.
    Mais alors, qu'avaient vu témoins, selon Heptner ? Comme dans le cas de Nordenskiöld, des femelles de narval, supposait le mammalogiste soviétique. Voilà qui est invraisemblable : chez les cétacés actuels, le cou est encore moins net, encore moins visible, que chez la rhytine ; il n'y a que chez les archéocètes fossiles que l'on trouvait des espèces au cou délié. La couleur sombre, la taille, l'aspect curieux des lèvres, interdisent une telle identification, et d'ailleurs un troupeau entier de femelles de narval sans un seul mâle serait en soi déjà rarissime. Et Heptner concluait :

    "Ces dernières années, dans certains organes de notre presse, il est devenu à la mode de faire des déclarations sur toutes sortes de " découvertes " d'animaux étonnants et incroyables. De temps en temps paraissent au jour des dragons, le monstre du Loch Ness et son cousin yakoute le nunda -- "chat de la grandeur d'un âne" -- et ainsi de suite. Il est sorti un livre de Heuvelmans, plein de fables, mais somptueusement édité par les éditions Diétzig (avec grand portrait de l'auteur !). On continue, en ayant perdu tout sens de l'humour, à faire sortir depuis bientôt vingt ans, dans les pages de différentes publications (même de vulgarisation scientifique), l'homme-des-neiges. On le rencontre partout, de la Mongolie au Caucase (il y en a là-bas particulièrement beaucoup…), mais il est parfaitement insaisissable et jusqu'à présent n'a laissé dans les mains de nos zoologues pas même un cheveu. Cette perpétuelle obsession de sensations à bon marché est non seulement ridicule, mais dangereuse. Elle crée une atmosphère d'effets bruyants et tape à l'œil parfaitement étrangère à la science, montre le monde animal et sa science sous une lumière parfaitement trompeuse. Tout cela n'a rien de commun avec le problème de la vulgarisation des connaissances scientifiques."

    A nouveau, assaut de poncifs, d'ailleurs truffés d'erreurs. Si Heptner avait lu un peu plus attentivement la traduction en russe du livre de Bernard Heuvelmans Sur la piste des bêtes ignorées, il aurait noté que le nunda est un félin mystérieux signalé en Afrique de l'est, et non en Yakoutie ! On possède par ailleurs des poils attribués aux "hommes sauvages" du Caucase. Enfin, la recherche méthodique, non fondée sur le hasard, d'espèces nouvelles, en collectant toutes les informations disponibles (traditions, témoignages, indices matériels, etc.), et en les passant au crible d'une analyse critique, est une activité parfaitement scientifique.

 


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