(dernière mise à jour : 17 février 2008)

    J'ai ensuite trié ce fichier dans l'ordre chronologique de description (il existe heureusement aujourd'hui de remarquables logiciels, appelés tableurs, qui effectuent cette opération en un clin d'œil). Un bon dessin valant mieux qu'un long discours, j'ai établi, toujours avec l'aide d'un tableur (Microsoft Excel), un graphique permettant de visualiser l'enrichissement de l'inventaire des cétacés en nombre cumulé, depuis Linné, le père de la systématique moderne, en 1758, jusqu'à nos jours (figure 1). Évidemment, la courbe montre une augmentation plus ou moins régulière du nombre de cétacés connus.


Figure 1 : inventaire cumulé des cétacés de 1758 à nos jours

    Toutefois, le regroupement des descriptions par décennies est plus " parlant " que la courbe précédente, en faisant apparaître notamment de manière beaucoup plus claire les temps forts et les temps faibles dans l'enrichissement de notre connaissance des cétacés (figure 2).


Figure 2 : descriptions de cétacés par décennies, de 1758 à 2000

    Il apparaît ainsi clairement que la période faste pour la cétologie fut la première moitié du dix-neuvième siècle, avec 34 nouvelles espèces, suivie par la deuxième moitié du même siècle, avec 20 nouvelles espèces.
    Bien que le rythme de découverte se soit considérablement ralenti depuis le début du vingtième siècle, pas moins de 12 bonnes espèces de cétacés, dont onze espèces marines, ont été décrites depuis 1901. Ce siècle ne s'étant terminé que le 31 décembre 2000 (et non pas 1999 comme le croient nombre de personnes mal informées), il n'est pas exclu qu'un autre cétacé vienne s'ajouter, avant le troisième millénaire, à ceux déjà répertoriés : bien que nous soyons déjà en 2001, les publications scientifiques ont en effet assez souvent un retard chronologique entre leur année théorique et leur parution effective...

    Certains des cétacés décrits au cours de ce siècle étaient d'ailleurs déjà connus par observation. C'est le cas du dauphin du Yang-tseu-kiang (Lipotes vexillifer), qui était connu des Chinois sous le nom de pei chi ou bai ji ("drapeau blanc", allusion à sa couleur et à la forme de sa nageoire dorsale), bien avant sa découverte "officielle" par la science occidentale, en 1918 seulement (Miller 1918). La plus ancienne mention connue se trouve dans un dictionnaire, le Erh Ya, vieux de plus de 2000 ans, où son identification est évidente... deux millénaires plus tard (Pilleri 1979) :

"Le chih est une sorte de requin. Son corps est semblable à celui d'un esturgeon. Sa queue est comme celle d'un poisson. [...] Le nez est situé sur le front. Le chih peut émettre des bruits. [...] Il est vivipare. Il aime beaucoup manger de petits poissons. Il a légèrement plus d'un chang [3 m] de longueur. Il est commun dans les rivières."

    Il aurait donc pu être découvert bien plus tôt, si les rapports chinois avaient été étudiés avec soin d'un point de vue cryptozoologique (Pilleri 1979).

    Il est d'ailleurs remarquable que l'on n'observe pas de fléchissement notable dans la découverte de nouveaux cétacés depuis le début du vingtième siècle, puisque sur ces 12 bonnes espèces, 6 ont été décrites au cours de la première moitié du siècle, et 6 également au cours de la seconde moitié, soit un nouveau cétacé tous les 8 ans environ (figure 2).
    Les deux derniers en date sont deux baleines à bec du Pacifique oriental, découvertes au cours des années 90 :

  • une nouvelle espèce de baleine à bec de petite taille a en effet été décrite sous le nom de Mesoplodon peruvianus, à partir de plusieurs spécimens trouvés échoués sur la côte du Pérou ou capturés dans les filets de chalutiers (Reyes, Mead and Van Waerebeek 1991).

  • enfin, une autre baleine à bec de l'archipel Juan Fernandez, au large du Chili, a été décrite très récemment sous le nom de Mesoplodon bahamondi (Reyes, Van Waerebeek, Cardenas and Yanez 1995), 1995 étant l'année du publication prévue, bien que l'article n'ait été imprimé en réalité que deux ans plus tard.

    Notons qu'en 1983, les mammalogistes soviétiques Berzine et Vladimirov ont décrit ce qu'ils estimaient être une nouvelle espèce d'orque des mers antarctiques sous le nom d'Orcinus glacialis, mais cette forme n'a pas été acceptée comme une espèce distincte, et elle est maintenant considérée comme une nouvelle sous-espèce de l'orque épaulard Orcinus orca (Bigg, Ellis, Ford and Balcomb 1987).

    Il est également à noter que quatre de ces douze nouveaux cétacés découverts au cours du vingtième siècle représentaient un nouveau genre (Lipotes, Indopacetus, Tasmacetus et Lagenodelphis).
    Les mysticètes (cétacés à fanons) ne totalisent que 11 espèces sur 79 (près de 14 %), alors que les odontocètes (cétacés à dents) constituent l'écrasante majorité du groupe avec 68 espèces (plus de 86 %). Tous les cétacés décrits depuis le début du vingtième siècle sont du reste des odontocètes, le dernier des mysticètes, le rorqual de Bryde (Balaenoptera edeni), ayant été décrit en 1878, il y a déjà plus de 120 ans. Et sept nouvelles espèces sur 12 (soit 58 %) décrites au cours du vingtième siècle, sont des baleines à bec du genre Mesoplodon.

 

 

… et 15 restant à découvrir ?

    Il résulte de toutes ces données que des cétacés restent encore à découvrir, et sont du reste découverts au rythme d'approximativement un tous les 8 ans, fournissant ainsi une base théorique inattaquable pour justifier une démarche cryptozoologique. 

    Jusqu'en 1849, les descriptions se faisaient par brusques à-coups, car elles étaient souvent le fait de naturalistes compilateurs décrivant en un seul traité plusieurs espèces nouvelles à la fois : c'est le cas de Linné (8 descriptions en 1758), ou encore de Gray (4 descriptions en 1828 et 6 autres en 1846). Cette période des pionniers achevée au milieu du dix-neuvième siècle, la courbe d'enrichissement de l'inventaire cétologique suit une courbe pratiquement hyperbolique depuis 150 ans (figure 3). Paxton (1998) a démontré qu'une telle courbe peut être approchée avec une excellente précision par la formule mathématique suivante :

S(n) =

 Smax . n
  B + n
  • n est le nombre d'années écoulées depuis 1849 (pris comme origine),

  • S(n) est le nombre de cétacés décrits depuis 1849 (où l'on en connaissait déjà 46 espèces) jusqu'à l'année n,

  • Smax et B sont deux constantes que l'on peut calculer par la méthode des moindres carrés (respectivement Smax = 47,6 et B = 70,1).

On a donc :

S(n) =

 47,6 . n
70,1 + n


Figure 3 : approximation théorique sur les 150 dernières années

    Le nombre total d'espèces de cétacés existantes peut être estimé avec l'asymptote à cette courbe, c'est-à-dire la valeur limite atteinte lorsque n (le nombre d'années écoulées depuis 1849) tend vers l'infini. Il est donné par Smax = 47,6 espèces, ou en chiffre rond 48 espèces. Autrement dit, il y aurait un total probable de 94 espèces existantes avec les 46 déjà connues en 1848, laissant espérer par extrapolation la découverte de 94 - 79 = 15 cétacés encore inconnus (figure 3).
    Paxton (1998) estimait que 47 animaux marins de grande taille (de plus de 2 m de long), restent encore à découvrir, en utilisant la méthode mathématique que je viens de reprendre. Les cétacés représenteraient donc près du tiers de ces grands animaux inconnus à découvrir dans le futur.
    Bien sûr, cette estimation repose sur l'hypothèse que le rythme de découvertes va continuer selon la formule précédente.

     Il apparaît aussi qu'il est statistiquement très peu probable qu'il reste encore beaucoup de mysticètes à découvrir, puisque le dernier d'entre eux a été décrit il y a plus de 120 ans, et du fait qu'ils ne représentent que 14 % des cétacés. Et l'on peut présumer que parmi les odontocètes, les baleines à bec devraient représenter une part non négligeable. Or, c'est très précisément ce qui ressort d'une analyse approfondie des rapports sur les cétacés encore inconnus qui ont été observés, mais à ce jour non capturés.

    Si j'en juge par mes dossiers, il n'y aurait en effet que deux cétacés à fanons encore inconnus :

  • la baleine à deux nageoires dorsales décrite sous le nom d'Amphiptera pacifica par le naturaliste italien Enrico Hillyer Giglioli (Raynal 1994).

  • et une baleine dépourvue de nageoire dorsale, appelée scrag whale par les baleiniers anglo-saxons.
        Ressemblant à la baleine grise de Californie (Eschrichtius gibbosus), elle a été signalé des deux côtés de l'Atlantique nord jusqu'au dix-septième, voire jusqu'au dix-huitième siècle. Cette population atlantique, dont on possédait des restes fossiles, était tenue pour éteinte depuis des milliers d'années. En 1937, dans un article sur des ces ossements fossiles pour la revue zoologique hollandaise Temminckia, Van Deinse et Junge émirent l'hypothèse de la survivance à l'époque historique de ce cétacé, notamment pour expliquer les rapports sur la scrag whale.
        Cela fut en effet vérifié en 1984 avec la datation au carbone 14 d'une mandibule subfossile de ce congénère de la baleine grise de Californie : découverte en 1977 à Southampton (état de New York), elle n'avait que 275 ans (Mead et al. 1984).

    En ce qui concerne les odontocètes (cétacés à dents), je possède des dossiers assez étayés sur une dizaine de formes inconnues :

 

 

Bibliographie

BERZIN, A.A., and V.L. VLADIMIROV
1983 A new species of killer whale (Cetacea, Delphinidae) from Antarctic waters [en russe]. Zoologicheskij Zhurnal, 62 [nº 2] : 287-295.

BIGG, M.A., G.M. ELLIS, J.K.B. FORD and K.C. BALCOMB
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GOSSE, Philip Henry
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MILLER, Gerrit S.
1918 A new river-dolphin from China. Smithsonian Miscellaneous Collections, 68 [ nº 9] : 1-12.

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PILLERI, G.
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2001b Cryptocetology and mathematics : how many cetaceans remain to be discovered ? Crypto, special number 1 (dracontology), 75-90.
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